Tout
a commencé par une nuit d'orage et ma naissance fut marquée par le
bruit du tonnerre. Il sera aussi mon premier ami et le seul pendant
un certain temps, jusqu'à ce qu'une je ressente sur moi une chaleur
inconnue. Une nouvelle sensation qui me surprit parce que Foudre qui
m'entourait de sa piquante étreinte s'était apaisée. Le contact
était ferme et solide et je me sentais virevolter avec légèreté
dans les airs. J'expérimentais pour la première fois cette
sensation de liberté, et aussi celle d'un lien naissant car il y
avait beaucoup plus que du chaud qui passait par ce contact. Cette
main fit connaître pour la première fois l'obscurité à mon
cristal. Mais je me sentais aussi me déplacer avec lourdeur dans
l'inconnu et lorsque qu'enfin je fus sortie de ce noir écrin, je fus
éblouie par la beauté d'un monde qui s'offrait à moi. Bien qu'un
peu secouée, j'étais submergée par le flot de couleurs de
nouvelles. Et puis tout s'assombrit au dessus de moi, je fus levée
vers le haut et Foudre me rejoignit en même temps que quelque chose
qui m'étais inconnu. Une immense créature entourée d'amis de
Foudre et qui avait un cri assourdissant, elle ne touchait pas le sol
et semblait effrayer les autres créatures qui m'entouraient. Mais
celui qui me tenait se mit à me faire danser comme la première fois
et j'attirais les amis de Foudre. Eux aussi dansaient autour de moi
lorsque soudain, je me sentis m'enfoncer dans une substance molle et
visqueuse. Puis un liquide rouge se mit à sortir et à pleurer sur
le sol. Il était bouillant d'images et d'autres choses que je ne
comprenais pas alors que la chose qui volait tout à l'heure tombait
dans un nuage de poussière.
Le silence.
Le silence.
Les cris de joie
intense de ceux qui entouraient celui qui me portait et à nouveau il
me leva vers le haut. Je sentis que sa main était plus chaude et
qu'elle vibrait avec force, puis il m'abaissa doucement et plongea
ses cristaux dans le mien avant de chuchoter ce qui allait devenir
mon premier nom.
Chanteciel.
J'étais heureuse et il me parlait souvent et je lui parlais beaucoup, il m'apprit beaucoup de choses et j'ai appris beaucoup à cause de ce liquide rouge dans lequel il me trempais. Une divergence de savoirs que j'amassais malgré moi et je finissais par donner des noms et comprendre le sens de ce que je voyais et faisais. Le monde qui m'entourait était vaste et l'homme qui me transportait me le faisait découvrir, à cheval tout d'abord et puis je découvris la mer et son vent humide que je trouvais désagréable. Foudre restait au loin dans les nuages car l'eau le rendait violent. Mon porteur et moi montions pour la première fois sur un bateau. Une traversée calme pour moi jusqu'à ce qu'un cri me fit comprendre que quelque chose n'allait pas, je me sentais entourée d'eau et m'enfoncer loin de la lumière du ciel. Je dansais sans porteur et m’enfonçais doucement encore plus profondément.
Il
m'arrivait de croiser dans ma chute des lueurs étranges et des
créatures bizarres à la gueule immense et sans pattes. Et puis je
touchais enfin le sol. J'avais froid et il n'y avait aucun bruit.
J'étais libre à l'extérieur de mon fourreau mais je ne pouvais
qu'attendre. J'en profitais pour écouter le chant d'animaux que je
ne verrais jamais et sentis la terre trembler sous moi. Je mis à
penser que plus jamais je n'aurais de porteur et commençais à
m'imprégner de l'essence de l'élément qui m'entourait, j'avais
compris que Foudre ne me rejoindrais pas ici. Il y avait des voix qui
chantaient autour de moi mais aucune ne me plaisait. C'est alors que
deux petites lueurs se fixèrent sur moi et je me sentis soulevée.
Je ressentis à nouveau cette chaleur sur moi. Un nouveau porteur,
qui avait quelque chose de différent. Ses vibrations me permettaient
de voir ce qui m'entourait et je sentais l'eau glisser par endroits
sur moi. Il y a eu quelque chose d'étrange, je me sentais lourde et
encombrée et je ne tranchais plus. Le porteur ne me parlait pas
comme j'en avais l'habitude et chuchota le seul mot de sa langue que
je ne comprendrais jamais.
Anugerah.
Il m'a fait passer entre les mains froides d'hommes étranges qui me forçaient à accepter des choses et me marquaient. J'avais mal pendant un temps, mais je luisais d'un éclat qui m'était étranger. Il y avait toujours ces choses qui m'empêchaient de trancher et aussi cette voix douce dans l'éclat à laquelle je ne voulais pas répondre au début. Et puis mon nouveau porteur me brandit dans l'eau et je sentis toute l'énergie de l'océan découler à travers moi. Comme dans le souvenir du liquide rouge, tout le savoir et tous les noms me parvenaient dans ce souffle. La douce voix contenait la douleur causée par les marques et je voyais autour de moi tout redevenir plus beau et intense comme si la vie reprenait la ou elle s'était arrêtée grâce à moi et mon porteur.
Et
il s'arrêta de vibrer et je tombais dans un champ d'algues avant
qu'une autre main froide m'attrape. L'obscurité à nouveau et puis
la sensation presque oubliée de la légèreté qu'il avait à être
dans l'air. Ça ne dura pas longtemps, je fus plongée à nouveau
dans la noirceur alors que le contact bouillant des souvenirs de
centaines d'hommes et animaux influaient en moi à cause de ce bain.
Du sang.
La force de l'eau se mélangeait à celle du sang. La douce voix s'enraya et le vert éclat devint noir et bleu. J'avais enfin retrouvé ma légèreté mais maintenant je voulais malgré moi goûter au sang et j'en devenais assoiffée à un point que je vidais le bain dans lequel j'étais trempée. Je ne pensais plus à Foudre, il n'y avait que le sang et son savoir qui m'intéressais. Une jeune fille que je traversais sans rien ressentir parce que trop jeune et pas assez de souvenirs. Sa voix s'ajoutait à celle déjà rauque. La froide main me fit danser et elle se releva à nouveau alors que toute sa vie était en moi. Un rire métallique se fit entendre alors qu'elle se déplaçait sous les ordres de l'homme. Il caressa mon tranchant, désagréable sensation que j'écourtais en le délestant d'une goutte de vie qui contenait des souvenirs horribles et des expériences macabres. Des dizaines d'autres voix s'ajoutèrent alors.
J'y
prenais goût et ce porteur le sentait. Bien qu'on ne parlait pas la
même langue, il savait qu'il devait et il le faisait bien. Nous
enchaînions les batailles sans jamais perdre. Un peuple parlait dans
mon sillage désormais et à chaque mouvement les lamentations et les
cris d'effrois des femmes, enfants et guerriers tombés sous mes
coups se faisaient entendre. Autant de cris que de corps qui
constituaient une légion déjà morte et au pouvoir que l'on
pourrait qualifier de terrifiant. A travers le sang, je connaissais
le monde qui m'entourait et je me perdais dans la folie de ce savoir.
Et son souffle métallique dit quelque chose au dessus de mon
cristal.
Angurva.
Il dit aussi qu'en moi coulait la rivière de l'effroi et que je ne pourrais être vaincue. Il me leva alors vers le ciel et je vis tous ceux dont j'avais pris la vie partir dans un assaut désarticulé vers une immense forteresse et devant laquelle il y avait un homme avec quelque chose qui me ressemblait dans la main. Ça brillait très fort et les corps brûlaient sur son passage. Il se dirigeait vers nous et je sentais une rage vibrer à travers moi. Pour la première fois, la main qui me tenais étais chaude au delà de tout ce que j'avais pu ressentir et je le comprenais. Seul, il avait détruit une armée qui n'avait jamais été vaincue. Il y avait aussi ce cri que l'objet enflammé libérait à chaque fois que l'homme soulevait son épée. Un souffle plus tard, j'embrassais son brûlant contact avec une violence que je n'ai jamais. Nous parlions la même langue et dans les chocs, je lui contais mon histoire. Il était Ugin, la volonté enflammée du Dragon. Il m'a confié qu'il n'avait pas toujours connu cette condition de lame et qu'avant il volait fièrement dans les cieux vivant selon son instinct. Et puis il a vu le Fléau des Temps agir. Il me disait que de l'eau, ma volonté avait atteint celle du sang. Troublée, à chaque contact, je m'affaiblissais doucement sans comprendre. Depuis longtemps, il me sapait sans que je puisse rien y faire. Mon porteur ne comprenait pas et les assauts furent désordonnés, je ne compris pas pourquoi. Ma soif de sang s'apaisait alors que la main du porteur redevenait froide. Il me laissait tomber doucement. Je compris qu'il était mort et le porteur de Ugin me prit. Il parlait ma langue et je lui contais mon histoire. Cela dura des jours et des nuits à la lueur de la Flamme. Et il me souleva vers le ciel et appela Foudre. Son contact électrisant m'avait manqué. Le porteur m'emporta alors avec lui. Plus jamais je ne connus l'obscurité et la violence. Malgré tout, la voix et l'aura sont restés moins rauques, elles me content les histoires du sang que j'ai absorbés. Une éternité entrecoupée de combats avec mon nouvel ami enflammé. L'homme qui m'avait reprit me renomma alors d'un nom que le temps m'avait permis d'oublier.
Chanteciel.